abordages

Manifestations (extrait)

Les premières actions, c’était les lycéens. Des blocages. Les lycéens sont toujours en pointe quand la rue se met à bouger. Ils ont le sens du physique, du qui frotte. C’est qu’ils ont besoin d’y mettre la peau, les mains et les épaules, dans la vie. Cette vie dans laquelle ils entrent leur semble souvent trop étroite. Ils débordent d’eux-mêmes ; et donc se répandent en blocages dès qu’ils peuvent. Pour les jeunes Français, c’est un atavisme. Comme une façon d’élargir la réalité.

Ils n’ont peur de rien, eux qui ont toute une vie à perdre ; les vieux ont souvent peur de tout, eux qui n’ont plus grand-chose à perdre. Les vieux goutent le respectable, ils se veulent stratèges et évitent les mauvais coups ; les jeunes adultes, eux, montent des tas de ce qu’ils trouvent jusqu’à figurer des barricades, souvent faits de leur propre mobilier, des tables de classe, des chaises en fer vert ; puis ils parcourent les rues des villes, à la fois hilares et sérieux comme des moines-soldats. Nolan avait toujours aimé cette énergie des bacheliers, leur engagement fait de violence explosive et mesurée à la fois. Quand il était lui-même lycéen, ou maintenant, quelques années plus tard. Cette fois, sa fille et son fils en étaient.

Le matin, elle et son petit frère lui avaient dit en partant : aujourd’hui on bloque le lycée, papa. Il leur avait simplement répondu en souriant : soyez prudents.

En fin de matinée il alluma la radio et s’enferma entre ses oreilles, comme la plupart de ses collègues qui travaillaient en musique. Mais lui écoutait les informations en continu. On disait que les blocages de lycées se multipliaient dans tout Paris et que des violences avaient éclaté. Il entendit citer le nom du lycée de ses enfants. C’est curieux cette expression, des violences ont éclaté. À vrai dire, il pensait que c’est vraiment comme ça. Les violences sont toujours présentes, sous-jacentes, et de temps en temps elles éclatent. Comme des bulles de savon d’un monde qui file entre les doigts. Elles ne surgissent pas de nulle part, en génération spontanée. Elles viennent de ce qui nous tend le ventre, elles viennent quand rien ne peut plus absorber les tensions humaines, sociales. Elles viennent du périnée des sociétés humaines. Les violences surgissent et les lycéens bloquent, entendit-il. Non, ça, il le pensa. Personne ne dirait une phrase comme ça sur une radio nationale.

Il décrocha ses écouteurs et envoya un message à sa fille : tout va bien ? Comment ça se passe ?

Quelques instants plus tard, il reçut la réponse : Ouai… c’est chaud, mais t’inquiètes, on gère.

Il rit, d’abord silencieusement, puis bruyamment. Il aurait aimé que quelqu’un lui demande pourquoi. Il était soulagé d‘apprendre que sa fille et son fils allaient bien, et content de ce qu’ils étaient devenus. Il aurait aimé que quelqu’un soit là pour consigner ce moment, l’écrire ou le filmer et le verser au panthéon universel des grandes émotions. Sa fille lui répondait avec les mêmes mots, avec le même ton que ceux qu’il avait lui-même utilisés pendant des années de militantisme. Des années qui s’étaient estompées, mais qu’il n’avait jamais reniées ou trahies et qui continuaient d’être la charpente la plus solide de sa personnalité, la plus fiable. Il était fier de ses enfants. Parce qu’ils lui ressemblaient ? Oui, peut-être ; et même ce constat qui le navrait le rendait heureux.


 
Leo S. Ross
6 décembre 2017

 
 
 
 
 
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