Pensées critiques

Notes d’écoute de l’émission « Pensées critiques et quartiers » de « Quartiers Libres » du 15 décembre 2015 sur Fréquence Paris Plurielle (106.3 FM), avec comme invité Razmig Keucheyan.: https://quartierslibres.bandcamp.com/track/pens-es-critiques-et-quartiers

Les « pensées critiques » apparaissent dans les années 80 / 90, après la chute de l’Union soviétique. Les alternatives au capitalisme étaient censées être mortes et enterrées, le capitalisme étant devenu le seul système viable (cf. « la fin de l’histoire » de F. Fukuyama).
Des critiques radicales se sont réarmées, ce sont les théories critiques contemporaines.
Elles consistent en des critiques sociales, politiques, culturelles, économiques. Essentiellement, il s’agit de pensées et pratiques politiques qui ne se contentent pas du monde tel qu’il va.
Razmig Keucheyan a publié un ouvrage de synthèse sur les théories critiques, une sorte de panorama : « Hémisphère gauche » (Keucheyan est par ailleurs spécialiste de Gramsci – Réf. « Guerre de mouvement et guerre de position » ; concept d’hégémonie culturelle).
Les théories critiques sont censées aider à concevoir des contre-hégémonies (remarque personnelle : mais elles peuvent aussi mener à une fragmentation des analyses et des postures politiques).
Il s’agit également d’une manière d’articuler pensée et pratique politique. Parce que la cassure entre théoriciens et militants / dirigeants n’existait pas jusque relativement récemment (Marx, Bakounine, Luxemburg, Lénine, Gramsci, etc. étaient de grands théoriciens mais aussi des militants). Aujourd’hui on voit des fossés, des divisions entre théorie critique et pratique. C’est-à-dire des phénomènes d’autonomisations : les universitaires d’un côté, les politiques professionnels de l’autre côté.
Il s’agit donc de penser des convergences entre élaboration d’idées et pratiques politiques.

Pensées critiques

La plupart des penseurs critiques contemporains sont des universitaires. Rares sont ceux ayant une pratique politique qui écrivent aussi des textes. Les universitaires sont séparés des partis qui, de leur côté, sont aussi séparés des classes populaires.
Il y a une crise des formes « partis » et des formes « syndicats ». Les penseurs critiques essaient de repenser les formes politiques. Prolifération de formes politiques…
Keucheyan pense qu’une synthèse sera trouvée dans les années qui viennent, que les critiques fertiles sont « dans un mouvement montant ».
« Les penseurs ne peuvent pas inventer des trucs qui n’existent pas », dit-il (ce avec quoi je ne suis pas d’accord ; ils doivent être ancrés dans la pratique, mais le rôle des penseurs est justement, parfois, de penser ce qui ne se fait pas encore).
La classe ouvrière a changé de nature. Les pensées critiques ajoutent à la question de classe les questions racialo-ethniques, de genre, les questions de territoire. Différentes formes de conception des groupes.
Le quartier est un lieu de combat, dans lequel on retrouve tous les combats (Remarque personnelle : ici encore, je me demande si cette optique « localiste » ne réduit pas in fine la pression globale contre le capitalisme).
Les pensées critiques permettent de revoir les visions monolithiques de la classe, de la race et du genre (remarque personnelle : ce qui présente sans aucun doute des intérêts du point de vue scientifique. Mais je me demande si la complexification des grilles de lecture ne fragmente pas également les luttes et engagements).
Elles permettent aussi de ramener à la lumière des caractéristiques des luttes passées qu’on oublie souvent (comme le rôle central de l’anticolonialisme dans le mouvement ouvrier / communiste français).
En cela elles participent à ressusciter la « tradition des vaincus » (W. Benjamin), qui peut être réactivée aujourd’hui. Avec le recul de l’extrême gauche, ces démarches sont compliquées, parce qu’elle se crispe sur ses identités principales.
L’un des champs des théories critiques concerne la question de la justice climatique – Sujet des violences climatiques. Justice sociale, mais aussi justice climatique. Émerge dans les années 70 / 80 la notion de racisme environnemental aux États-Unis. Par des gens qui viennent des droits civiques. Comme l’implantation des incinérateurs proches des villes pauvres (certes pas toujours intentionnellement, mais ajoutant cette violence à l’économique).



Leo S. Ross
11 03 2018