abordages

Caprice de la reine

(chronique de lecture, ou comment la littérature fait pousser des arbres)

Jean Echenoz
Éditions de Minuit, 2014, 122 p.

Ils sont à la fois doux et froids. Mes doigts sont un peu gourds, mais je réussis à en saisir quatre ou cinq que je glisse dans la poche droite de mon survêtement. Puis j’en ramasse à nouveau, qui vont dans la poche gauche. C’était en septembre, à Paris, hémisphère nord. Les arbres sont nus, le sol est dur et frais.

Quelques mois auparavant, un collègue m’avait offert « Caprice de la reine », de Jean Echenoz. Nous partageons depuis longtemps le goût de ses mots – mais comment fait-il ? Dispose-t-il d’une sorte de tamis qui lui permet de ne garder que les pépites qui font ses récits ?

Je cours dans un parc près de chez moi, je fais le tour, sixième, septième passage devant un grand arbre. Essoufflé, je m’arrête sous le vieux chêne et je les vois. Comme si les phrases d’Echenoz s’étaient matérialisées. Ils sont des dizaines ; mais là où ils sont, ils ne pourront pas naître : la terre est trop compacte, impénétrable.

Le premier récit de « Caprice de la reine », Nelson, raconte l’amiral briton plantant des glands à tout bout de champ. Le grand marin a le sens du devoir. Imperméable aux regards des curieux qui l’observent enfouir ses graines partout, il contribue modestement à ce que poussent les chênes qui feront les navires des générations à venir. Pour la gloire du Royaume-Uni, par la force de la Royal Navy. Des glands. Et aussi pour l’avenir de Nelson. Mais ça, il ne peut le savoir. Il faut lire le livre d’Echenoz.

Si je n’avais pas eu ce récit comme deuxième vie du moment – n’est-ce pas la grandeur des livres que de nous donner à vivre plusieurs vies ? – je crois que je n’aurais pas remarqué les petits fruits du vénérable chêne.

Ils sont à la fois doux et froids. À travers le fin tissu intérieur des poches de mon survêtement, je les sens contre mes cuisses. Arrivé chez moi je les pousse sous la terre de plusieurs mazettes qui sont sur mon balcon. Puis je reprends Echenoz et je finis, à regret, la lecture de son livre.

Automne 2016 : de la dizaine de glands que j’ai enfouis, un petit chêne est né. Pour le moment, il n’a qu’une feuille.

Printemps 2016 : Mon premier petit chêne s’épanouit. Il a désormais cinq feuilles. Depuis, deux autres sont sortis de terre. Plus loin de Paris, là où j’ai grandi, un troisième s’est aussi décidé à chercher la lumière.

Ce sont les premiers chênes que je plante et qui viennent à la vie. Par la littérature.


 
Leo S. Ross
21 mai 2016

 
 
 
 
 
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