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La baleine dans tous ses états

François Garde
Gallimard, 2015, 209 p.

Ce livre est composé d’une série d’histoires, récits, souvenirs, d’informations très précises, parfois très personnelles, de poèmes (« Harpons », p. 140) et de situations qui tentent de dresser un temple verbal aux baleines, ces géantes qui, comme les montagnes, « ne sont pas à la mesure de l’homme » (p. 147). Imposant défi.

Il y a des histoires hilarantes, comme « Échouage » (p. 45), qui commence par un gamin qui interpelle le narrateur : « M’sieur, M’sieur ! Y’a un troupeau de baleines échouées sur la plage ! », mais dont la suite doit se lire et surtout pas se raconter.

Emmené par la magie des cartes, de la mer et bien sûr des cétacés, Garde nous arrime aux baleines dont nous suivons les traces, halés dans leurs sillages agités. Car il en convient : plutôt qu’aux baleines de chair et de fanons, c’est bien davantage à leurs traces qu’il s’intéresse (p. 52). C’est donc aussi – surtout ? – de nous et de notre représentation du monde qu’il parle, et le sillage de la baleine devient notre miroir.

De haute tenue, l’écriture de Garde est à la fois légère et profonde. Croyez-le ou non, mais je le tiens pour l’un des meilleurs littérateurs francophone de notre temps.

De la profondeur de son verbe émerge, subtile et jamais pathologique, une joyeuse mélancolie : « Dépossédées des voyages et des légendes, de plus en plus artificieusement éloignées de la nature, nos armoires à pharmacie sont devenues ennuyeuses » (p. 129). Et dans sa légèreté barbote son humour, qualité qu’un cliché rend incongrue chez un énarque : « L’absence de cours de cétologie pour les futurs hauts fonctionnaires reste une carence incompréhensible et, hélas, toujours d’actualité » (p. 59).

Je parierais bien que si ce livre a fini par voir le jour c’est qu’il permet enfin de solder un vieux deuil. Un deuil contracté au début de sa vie professionnelle quand, jeune sous-préfet, il avait accepté de faire dynamiter le cadavre d’une grande baleine échouée sur une plage de son giron administratif. Je parierais bien que le sentiment de profanation qu’il avait ressenti ne l’a jamais quitté, et qu’en écrivant ce livre il met fin à un long deuil : celui de la baleine morte dont il n’a pas pu respecter la dépouille.

En fait, si je devais le définir je crois que je dirais que François Garde est le seul punk énarque que je connaisse. Car enfin, seul un punk de la littérature peut écrire la fausse lettre qu’un éditeur aurait envoyée à Herman Melville, en retour et en critique de son manuscrit « Moby Dick ». Décoiffant, pacifiquement irrévérencieux, stimulant, brillant, drôle et très stylé.

Il aime les vaches et leur consacre un texte. S’il en était besoin, pour moi l’admirateur de « Plaire aux vaches » de Michel Otz, cela a définitivement scellé mon empathie.

Je me fais son « rare complice », « je me range dans le parti de la baleine par choix raisonné ». (p. 150). Voilà. Au-delà de la remarquable qualité de son style, voilà ce que ce livre a provoqué : j’ai l’impression d’avoir rejoint un cercle somme toute assez restreint, le parti de la baleine. Le défi, imposant comme son objet – dresser un temple à la baleine – est brillamment réussi. Je vous invite tous à nous rejoindre. Lisez « La baleine dans tous ses états ».


 
Leo S. Ross
12 décembre 2015

 
 
 
 
 
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