abordages

Voyage au pays des Mapuches

Le peuple indomptable

Alain Devalpo
Éditions Cartouche – 2007

Ce petit livre commence dans une librairie, Crisis, tenue par un Mapuche. Puis viennent des bars : « Va pour la Piedra Feliz, bar porteño à la mode, évocation d’un lieu situé au sud de Valparaiso où, dit-on, les amoureux déçus vont confier leur désarroi aux vagues pour l’éternité ». Ensuite, c’est le « Winnipeg » qui est cité, troquet qui a pris le nom d’un fameux navire chargé de réfugiés espagnols arrivés au Chili en 1939, bien connu de mon grand-père. Bars, librairies, ça commence bien.
Le cœur de ce qui ressemble à un guide, ce sont les luttes des Mapuches, grand peuple du Chili et de l’Argentine. Il ne laisse pas de place au folklore, cette sorte de culture lyophilisée pour spectateurs en mal d’exotisme. La culture des Mapuches, Devalpo y plonge sans rechigner et armé d’un beau style, c’est la résistance. Une résistance multiséculaire, qui existait déjà contre les Incas avant l’arrivée des espagnols et se poursuit aujourd’hui, enjambant « le cimetière des paroles trahies » des colonisateurs.

Entre les deux, les Mapuches ont été les derniers à résister par les armes aux espagnols. Devalpo raconte par exemple comme Lautaro, grand chef de guerre Mapuche a défait Pedro de Valdivia en 1553.
Le colonisateur Santiago de Tesillo dira à propos de ces Amérindiens : « Ils n’ont pas de chefs, ne reconnaissent pas de supérieurs, n’ont pas de mots à ce sujet, n’ont pas de lois, il leur manque la foi, le droit de faire la guerre est toujours du côté de ceux qui la commencent. Le Chili a disposé de suffisamment de forces pour assujettir ces rebelles à l’aide de châtiments ; mais pas assez pour les maintenir sous les ordres.[…] Ils se déplacent selon le temps et les événements ; ils sont comme des fleuves retenus, encagés, et quand une rupture se produit, ils se libèrent, plus impétueux que les ouragans ».
En 1881, le Chili lance toutes ses forces dans ce qu’ils appellent la « pacification de l’Araucanie », équivalent de la « guerre du désert » en Argentine, et dont l’objectif est d’écraser ou éliminer les Amérindiens qui n’étaient pas encore soumis.
José Bengoa, historien : « Les peuples sont grands et leur culture perdure peut-être dans leur capacité à assaillir le ciel. La grandeur surgit souvent de la faculté d’un peuple à réaliser l’impossible. Les Mapuches savaient qu’ils allaient perdre et que la majorité d’entre eux allaient mourir lors de cette insurrection générale : mais cet acte avait un sens rituel historique irréfutable. L’indépendance mapuche devait mourir en mourant. […] Jusqu’au 5 novembre 1881, les Mapuches firent valoir leur histoire, leur culture indépendante, leur capacité séculaire à se maintenir en tant que peuple. Il s’agissait d’un "impératif culturel" qui les obligeait à faire face, avec leurs lances, devant les forteresses et les villes wincas, et à dire : Nous sommes encore un peuple indépendant et nous cesseront de l’être au cours d’un acte rituel de combat et de mort. Nous ne serons pas esclaves des wincas par acceptation de l’esclavage, ils doivent nous démontrer – en nous tuant – que nous n’avons pas d’autre option. »
Diable. Que j’aurais aimé connaître ma grand-mère Mapuche.
Sans détours, ce petit livre leur donne la parole, pas aux occidentaux. Comme cette atavique colère d’une juste qui arrête les tronçonneuses de Frontel (compagnie d’électricité) qui attaquent un grand arbre, dont elle parle comme s’il s’agissait d’un homme « à qui l’on aurait coupé la moitié du corps ».
Et l’on voit, comme souvent, comment le pouvoir essaie de distinguer entre les bons et les mauvais Indiens, entre ceux qui, asservis et soumis peuvent gagner le droit de survivre misérablement et les autres, les vils sauvages qui osent résister à la domination coloniale. Le récit détaillé d’un procès contemporain l’illustre de façon saisissante.
C’est que les Mapuches continuent de résister. Aujourd’hui, ils se battent en particulier contre les entreprises forestières. Ils sont qualifiés de terroristes, et on réactive de vieilles lois : « La réactivation d’une loi taillée sur mesure pour les opposants politiques, souvenir douloureux de la dictature, est un scandaleux maquillage judiciaire dans le Chili démocratique. On est stupéfié de voir des gouvernants, autrefois victimes de l’arbitraire et pourchassés à cause de leurs idées, brandir un arsenal du même type face aux revendications mapuches ».
Et Devalpo, lui-même journaliste, n’hésite pas et fustige les « chirurgiens esthétiques des médias [qui] affinent des détails sans importance, remodèlent les faits, suppriment les points noirs et réussissent le miracle d’engendrer une image positive, dans l’opinion chilienne », des pouvoir publics en dénigrant les communautés mapuches.
Terroriste ? La violence des mobilisations n’est que résistance et autodéfense. Et de nos jours les Mapuches ne tuent plus personne. Là encore, c’est dans la réalité des résistances que nous plongeons : rencontre avec José, Mapuche dans la clandestinité ; parcours de ceux qui renouent avec leurs origines mapuche ; ou encore les entrevues avec les Mapuches des villes, qui réinventent leur identité : Mapuche et urbain.
Ce petit livre est un guide de voyage, mais au voyage qui dépasse le cliché, le truc qu’il faut avoir « fait » (comme si l’industrie du tourisme nous amenait à « faire » quoi que ce soit…), c’est une invitation à la rencontre d’un peuple fier et combatif, qui n’a jamais baissé les bras.


 
Leo S. Ross
9 août 2015

 
 
 
 
 
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