Antifascismes
Avec Umberto Eco, George Orwell, Hans Fallada, Buenaventura Durruti, Jorge Semprun, Georg Elser
Signes avant-coureurs
1- La première caractéristique du fascisme éternel est le culte de la tradition. Il ne peut y avoir de progrès dans la connaissance. La vérité a été posée une fois pour toutes, et on se limite à interpréter toujours plus son message obscur.
2- Le conservatisme implique le rejet du modernisme. Le rejet du monde moderne se dissimule sous un refus du mode de vie capitaliste, mais il a principalement consisté en un rejet de l’esprit de 1789 (et de 1776, bien évidemment [Déclaration d’indépendance des États-Unis]). La Renaissance, l’Âge de Raison sonnent le début de la dépravation moderne.
3- Le fascisme éternel entretient le culte de l’action pour l’action. Réfléchir est une forme d’émasculation. En conséquence, la culture est suspecte en cela qu’elle est synonyme d’esprit critique. Les penseurs officiels fascistes ont consacré beaucoup d’énergie à attaquer la culture moderne et l’intelligentsia libérale coupables d’avoir trahi ces valeurs traditionnelles.
4- Le fascisme éternel ne peut supporter une critique analytique. L’esprit critique opère des distinctions, et c’est un signe de modernité. Dans la culture moderne, c’est sur le désaccord que la communauté scientifique fonde les progrès de la connaissance. Pour le fascisme éternel, le désaccord est trahison.
5- En outre, le désaccord est synonyme de diversité. Le fascisme éternel se déploie et recherche le consensus en exploitant la peur innée de la différence et en l’exacerbant. Le fascisme éternel est raciste par définition.
6- Le fascisme éternel puise dans la frustration individuelle ou sociale. C’est pourquoi l’un des critères les plus typiques du fascisme historique a été la mobilisation d’une classe moyenne frustrée, une classe souffrant de la crise économique ou d’un sentiment d’humiliation politique, et effrayée par la pression qu’exerceraient des groupes sociaux inférieurs.
7- Aux personnes privées d’une identité sociale claire, le fascisme éternel répond qu’elles ont pour seul privilège, plutôt commun, d’être nées dans un même pays. C’est l’origine du nationalisme. En outre, ceux qui vont absolument donner corps à l’identité de la nation sont ses ennemis. Ainsi y a-t-il à l’origine de la psychologie du fascisme éternel une obsession du complot, potentiellement international. Et ses auteurs doivent être poursuivis. La meilleure façon de contrer le complot est d’en appeler à la xénophobie. Mais le complot doit pouvoir aussi venir de l’intérieur.
8- Les partisans du fascisme doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la puissance de leurs ennemis. Les gouvernements fascistes se condamnent à perdre les guerres entreprises car ils sont foncièrement incapables d’évaluer objectivement les forces ennemies.
9- Pour le fascisme éternel, il n’y a pas de lutte pour la vie mais plutôt une vie vouée à la lutte. Le pacifisme est une compromission avec l’ennemi et il est mauvais à partir du moment où la vie est un combat permanent.
10- L’élitisme est un aspect caractéristique de toutes les idéologies réactionnaires. Le fascisme éternel ne peut promouvoir qu’un élitisme populaire. Chaque citoyen appartient au meilleur peuple du monde; les membres du parti comptent parmi les meilleurs citoyens; chaque citoyen peut ou doit devenir un membre du parti.
11- Dans une telle perspective, chacun est invité à devenir un héros. Le héros du fascisme éternel rêve de mort héroïque, qui lui est vendue comme l’ultime récompense d’une vie héroïque.
12- Le fasciste éternel transporte sa volonté de puissance sur le terrain sexuel. Il est machiste (ce qui implique à la fois le mépris des femmes et l’intolérance et la condamnation des mœurs sexuelles hors normes: chasteté comme homosexualité).
13- Le fascisme éternel se fonde sur un populisme sélectif, ou populisme qualitatif pourrait-on dire. Le Peuple est perçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la Volonté Commune. Étant donné que des êtres humains en grand nombre ne peuvent porter une Volonté Commune, c’est le Chef qui peut alors se prétendre leur interprète. Ayant perdu leurs pouvoirs délégataires, les citoyens n’agissent pas; ils sont appelés à jouer le rôle du Peuple.
14- Le fascisme éternel parle la Novlangue. La Novlangue, inventée par Orwell dans 1984, est la langue officielle de l’Angsoc, ou socialisme anglais. Elle se caractérise par un vocabulaire pauvre et une syntaxe rudimentaire de façon à limiter les instruments d’une raison critique et d’une pensée complexe.
Umberto Eco, Ur-Fascism, 1995
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Tout ce boniment sur le Front populaire se ramène à ceci : quand la guerre éclatera, les communistes, travaillistes, etc., au lieu de tout faire pour y mettre un terme et renverser le gouvernement, se rangeront aux côtés du gouvernement, pourvu que ce gouvernement soit du « bon » côté, c’est-à-dire contre l’Allemagne. Mais quiconque a un tant soit peu d’imagination peut voir que le fascisme, sous un autre nom bien évidemment, nous sera imposé dès les premiers jours de la guerre. Il y aura donc un fascisme soutenu par les communistes – un fascisme dont ils seront même, si nous sommes alliés à l’URSS, les principaux artisans. C’est ce qui s’est passé en Espagne. Après ce que j’ai vu là-bas, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il est vain d’être « antifasciste » tout en s’efforçant de préserver le capitalisme. Après tout, le fascisme n’est qu’un avatar du capitalisme, et la démocratie, aussi débonnaire soit-elle, est très capable de verser dans le fascisme pour peu qu’elle se trouve en mauvaise posture. Nous aimons à croire que l’Angleterre est un pays démocratique, mais le pouvoir que nous exerçons en Inde, par exemple, est aussi condamnable que le fascisme allemand, même s’il paraît peut-être moins choquant. Je ne vois pas comment on peut s’opposer au fascisme autrement qu’en travaillant à renverser le capitalisme – en commençant, bien sûr par son propre pays.
George Orwell, Lettre à Geoffrey Gorer, 1937
Camps
Plus tard, j’ai été affecté à la chambre de désinfection, sans doute un des pires lieux ; elle était située entre les coiffeurs qui coupaient les chevelures des femmes et le « couloir » qui conduisait aux chambres à gaz. Il fallait désinfecter les cheveux, tout de suite, avant de les emballer pour les expédier en Allemagne. Ils servaient à faire des matelas.
Joe Siedlecki, cité dans « Au fond des ténèbres – Franz Stangle, commandant de Treblinka » (p. 203), Gitta Sereny, 1974
Résistance
Au moins je suis resté propre. Tout le monde ne peut pas en dire autant.
Otto Quangel, Seul dans Berlin (p. 527), Hans Fallada, 1947
Mutations
Le 19 novembre 2023, l’Argentine a élu Javier Milei président de la République… Un pitre qui s’agite tronçonneuse à la main et enchaîne les provocations. Mais s’arrêter au personnage et à ses outrances ne permet pas de comprendre l’attelage qui s’est installé au pouvoir. Après Trump aux États-Unis et Bolsonaro au Brésil, l’extrême droite déroule en Argentine un programme d’une extrême violence sociale fondé sur une alliance de paléo-libertariens et de nostalgiques de la dictature. […]
Milei semble avoir été inspiré par l’héritage de Murray Rothbard, un libertarien utopique qui a élaboré une idée ou une stratégie de « populisme de droite » qui combine la religion, le nationalisme, le libéralisme économique et une vision conservatrice de la société.
Présentation de la conférence « De quoi Milei est-il le nom ? » au TDTF, avec Pablo Stefanoni et Christophe Giudicelli, 7 février 2024
Guerre
J’ai été anarchiste toute ma vie, me répondit-il, et j’espère continuer à l’être. C’est pourquoi il me serait très désagréable de me transformer en général et de commander mes hommes en leur imposant la discipline stupide que prônent les militaires. Ils sont venus à moi de leur plein gré, ils sont disposés à donner leur vie pour notre lutte antifasciste. Je crois, comme j’ai toujours cru, en la liberté. Une liberté qui repose sur le sens de la responsabilité. Je considère que la discipline est indispensable, mais qu’elle doit reposer sur une autodiscipline, motivée par un idéal commun et un fort sentiment de camaraderie.
Buenaventura Durruti, cité par Emma Goldman, novembre 1936
Pouvoir
Voter, donner sa voix à des représentants de la République, c’est abdiquer sa liberté politique, enliser les possibilités d’organisation alternatives et perpétuer le capitalisme et ses fleuves fangeux d’exploitation et d’injustices. Voter, c’est abdiquer sa puissance au profit de pouvoirs qui, au prétexte de nous représenter, imposent leur volonté. Car la délégation du vote en République n’est pas la transmission d’un mandat ; c’est la cession d’une volonté. L’acte du vote est au domaine politique ce que le salariat est au domaine économique, la matérialisation de la servitude volontaire. Ajoutons que le vote présente cette caractéristique psychologique de donner à l’électeur une illusion de satisfaction concernant son implication dans la vie collective. Le bulletin de vote, consentement à la soumission, est souvent perçu comme l’acte politique à son maximum. Peu imaginent qu’il est pourtant bien possible de nous organiser autrement ; que nous n’avons pas besoin d’un État, qu’il soit de gauche, de droite, social-démocrate, clérical, décolonisé ou marxiste ; que nous pouvons abandonner les concepts de nations et de patries et penser l’autogestion, l’équilibre entre la liberté et l’égalité, l’organisation saine des rapports de pouvoir. Pour beaucoup, imaginer de telles alternatives semble relever de la même difficulté qu’en d’autres temps il semblait impensable d’abolir l’esclavage ou d’ouvrir le suffrage universel aux femmes. Imaginer ces alternatives va de pair avec des formes d’engagements et de mobilisation bien différentes d’un vote, une fois de temps en temps. Avec l’extrême droite qui pose ses mains putrides sur les poignées des palais de la République, l’absurdité de notre organisation politique semble devenir invisible. Nous sommes pris de narcolepsie, Belle au bois dormant dans un conte sordide, à la merci du viol que le Prince charmant s’apprête à commettre. Le risque de l’extrême droite est indissociable de l’existence du pouvoir étatique. Parce qu’il y a un pouvoir à prendre, parce que la République a des palais.
Leo S. Ross, extrait de « A-narcholepsie », https://abordages.net/a-narcolepsie
, 2024
Action
Nous étions à l’abri, à l’affût : c’était une cible, parfaite. La même idée nous était donc venue, à Julien et à moi.
Mais soudain, le jeune soldat allemand a levé les yeux au ciel et il a commencé à chanter.
Kommt eine weisse Taube zu Dir geflogen…
Ça m’a fait sursauter, j’ai failli faire du bruit, en cognant le canon du Smith and Wesson contre le rocher qui nous abritait. Julien m’a foudroyé du regard.
Peut-être cette chanson ne lui rappelait rien.
Peut-être ne savait-il même pas que c’était La Paloma. Même s’il le savait, peut-être que La Paloma ne lui rappelait rien. L’enfance, les bonnes qui chantent à l’office, les musiques des kiosques à musique, dans les squares ombragés des villégiatures, La Paloma ! Comment n’aurais-je pas sursauté en entendant cette chanson ?
L’Allemand continuait de chanter, d’une belle voix blonde.
Ma main s’est mise à trembler. Il m’était devenu impossible de tirer sur ce jeune soldat qui chantait La Paloma. Comme si le fait de chanter cette mélodie de mon enfance, cette rengaine pleine de nostalgie, le rendait subitement innocent. Non pas personnellement innocent, il l’était peut-être, de toute façon, même s’il n’avait jamais chanté La Paloma. Peut-être n’avait-il rien à se reprocher, ce jeune soldat, rien d’autre que d’être né allemand à l’époque d’Adolf Hitler. Comme s’il était soudain devenu innocent d’une tout autre façon. Innocent non seulement d’être né allemand, sous Hitler, de faire partie d’une armée d’occupation, d’incarner involontairement la force brutale du fascisme. Devenu essentiellement innocent, donc, dans la plénitude de son existence, parce qu’il chantait La Paloma. C’était absurde, je le savais bien. Mais j’étais incapable de tirer sur ce jeune Allemand qui chantait La Paloma à visage découvert, dans la candeur d’une matinée d’automne, au tréfonds de la douceur profonde d’un paysage de France.
J’ai baissé le long canon du Smith and Wesson, peint en rouge vif au minium antirouille.
Julien m’a vu faire, il a replié le bras, lui aussi.
Il m’observe d’un air inquiet, se demandant sans doute ce qui m’arrive.
Il m’arrive La Paloma, c’est tout : l’enfance espagnole en plein visage.
Mais le jeune soldat a tourné le dos, il revient à petits pas vers sa moto, immobilisée sur sa béquille.
Alors, j’empoigne mon arme à deux mains. Je vise le dos de l’Allemand, j’appuie sur la gâchette du Smith and Wesson. J’entends à mon côté les détonations du revolver de Julien, qui a tiré plusieurs fois, lui aussi.
Le soldat allemand fait un saut en avant, comme s’il avait été brutalement poussé dans le dos. Mais c’est qu’il a effectivement été poussé dans le dos, par l’impact brutal des projectiles.
Il tombe de tout son long.
Je m’effondre, le visage dans l’herbe fraiche ; je tape du poing rageusement sur le rocher plat qui nous protégeait.
- Merde, merde, merde !
Jorge Semprun, L’écriture ou la vie (p. 50), 1994.
Action
Georg Elser, né le 4 janvier 1903 à Hermaringen et mort le 9 avril 1945 au camp de concentration de Dachau, est une figure majeure mais longtemps méconnue de la résistance intérieure au nazisme. Le 8 novembre 1939 à Munich, il tente d’éliminer Adolf Hitler dans le but « d’empêcher la poursuite de la guerre », déclenchée deux mois plus tôt avec l’invasion de la Pologne par l’Allemagne. Ancien membre de l’Union des combattants du Front rouge (Roter Frontkämpferbund), l’organisation combattante du Parti communiste d’Allemagne (KPD) dans les années 1928-1929, il fait exploser une bombe artisanale destinée à éliminer les principaux dirigeants nazis réunis le à Munich dans la grande salle de la brasserie Bürgerbräukeller, pour y célébrer le putsch raté de 1923. Toutefois, Hitler et les dignitaires du régime qui l’accompagnaient quittent la salle plus tôt que prévu, précisément treize minutes avant l’explosion. Contrairement à d’autres figures souvent plus connues de la résistance allemande au nazisme, dont certaines ont d’abord collaboré au régime avant de se décider à agir, cet ébéniste de profession rejette dès le départ l’hégémonie nazie, refusant par exemple de faire le salut hitlérien. Malgré près d’une année de préparation, l’attentat ne réussit pas à tuer Hitler, mais huit personnes meurent et plus de soixante autres sont blessées. Rapidement appréhendé alors qu’il tente de fuir le pays, Elser reste détenu comme prisonnier pendant plus de cinq ans jusqu’à ce qu’il soit exécuté au camp de concentration de Dachau moins d’un mois avant la capitulation du Troisième Reich.
Fiche Wikipedia de Georg Elser, https://fr.wikipedia.org/wiki/Georg_Elser
Refus d’effectuer le salut nazi, August Landmesser, 13 juin 1936 - https://fr.wikipedia.org/wiki/August_Landmesser