abordages

L’atelier

Le vieux me tire vers l’entrée de l’atelier. Elle fait face au Riachuelo, petit fleuve noirâtre et endormi qui limite La Boca, quartier par lequel Buenos Aires se souvient de la mer. L’atelier, comme toutes les autres constructions de ce quartier prolétaire, est surélevé de plusieurs marches, pour rester au sec lors des crues du fleuve. Il est en dur, loin des tôles colorées de Caminito et de ses alentours, pourtant à deux pas. En dur, mais périssable : des fissures de toutes tailles montent aux murs comme des lézards pétrifiés qui semblent n’attendre que mon départ pour reprendre leur course d’écartement. Dès le seuil, l’atelier exhale des effluves de graisse, de cambouis aigre et de métal vrillé, (...)

 
 

La fin d’un voleur de sueur

Les grands hommes ne ressemblent à rien Il est arrivé par la mer un soir d’hiver Vif et trapu, il portait une veste en lin Son regard froissé me jaugea, dur et amer Je ne pouvais lever les yeux de sa main droite Il tenait un sabre, longue épine sans rose Je pensai : il faut payer. Ma langue était moite Il avait un visage de commerçant morose Moi, j’en avais le métier, marchand de labeur Cet homme devait avoir été ma ressource Ma richesse, je l’avais volée à sa sueur J’entendis ses doigts blanchir en serrant le sabre Il dit : tant qu’il y aura des couilles en or Y’aura des lames en acier. J’étais (...)

 
 

ville de verre

Une ville abandonnée, transparente seule et humide Nous n’y sommes rien, écrasés de lumière crue Des ponts de verre cachent les maisons vides Des courants d’air hurlants glissent sur les rues Tours de verre les unes dans les autres Les trottoirs qui croisent sont déjà perdus La place et les hauteurs ont chassé les êtres Ces destroyers de verre ont des ancres nues Nous, noyés dans ce cruel silence de vent Nous n’avons rien à attendre d’un monde Qui nous ignore, celui que nous rêvons d’avant Tout prend corps quand nos mains chassent Accrochées de nos mots laissés au temps Ma femme, je sais que le sens est là Sur ces réponses à jamais gravées Dans nos souffles emmêlés et de nos peurs écartées (...)

 
 

Abîme intime

’homme s’approche de son abîme. De son si présent abîme. Aussi loin que les méandres de sa mémoire acceptent de le porter, son abîme est là, tantôt béant, tantôt dissimulé, comme cerclé de frêles arbustes fuyant vers la lumière. Fruit concave de cette tiédasse certitude d’être seul, irrémédiablement, absolument et toujours seul, de son premier à son dernier rayon de soleil, son abîme est son tuteur, doublure de ses vertèbres. L’idée d’en faire quelque chose lui est venue avec le temps, sans coup férir, presque en passant. Peut-être une femme au goût de pomme verte a-t-elle vu ce qu’abritait cet homme, Peut-être le lancinant ressac des gouffres amers du poète ont-ils exhumé quelque sourde inquiétude, Peut-être (...)

 
 

Sur l’autre rêve

e traverse le bocal, ma dorsale ondule avec volupté. Je suis un poisson rouge. Ma parure est de sang, je ne m’en vide plus au moindre trou. Poisson dans mon bocal, ma courte mémoire me l’étend à l’infini. Un vrai poisson rouge, trophée de foire foraine, De ceux que l’on sauve quand le sachet se déchire, pour que l’enfant ne pleure plus. Mon être se décline à l’aune de mille figures de proue, de mille utopies, de mille obscurs sillons que le temps referme, de mille tendresses partagées avec la mienne de tous mes êtres. De mes nageoires, je caresse les seins que mes visiteuses viennent tremper dans mon bocal, Mes yeux ronds impriment les volutes proustiennes des marins-fumeurs, Mon corps vibre (...)

 
 

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